Compte rendu du séminaire d’Alain Boureau 2006-2007
Histoire des systèmes de croyance dans l’Europe du Moyen Âge et de la Renaissance
Année 2004-2005
La question du mal à l'époque scolastique (II).
Cette année, nous avons poursuivi la recherche sur la pensée et la représentation du mal à l’époque scolastique, en nous concentrant sur le sentiment de la contingence humaine, entre nécessité et arbitraire. Nous avons d’abord examiné la notion d’accident et son passage de la philosophie antique au savoir scolastique, notamment chez Thomas d’Aquin et Siger de Brabant, dans leurs commentaires respectifs sur la Métaphysique d’Aristote. La causalité des actions humaines renvoyait soit à une nécessité, soit à une providence. Nous avons donc étudié les notions de fortune, de hasard et d’élection, en rapport avec les nouvelles tentatives, au XIIIe siècle, pour domestiquer l’aléa économique.
Nous avons analysé les modes de défense contre ce sentiment de la contingence humaine, en tentant de mettre en perspective les notions de passion, d’habitus, d’habitus de grâce et de personne. Dans tous ces cas, il s’agit de dépasser la dualité de la forme et de la matière, de l’âme et du corps, en trouvant un tiers inclus dans la disparité de l’être humain. Nous avons examiné la construction de l’habitus chez Thomas et les critiques que subit la notion soit d’un point de vue fonctionnel (chez Henri de Gand et Dietrich de Freiberg), soit au nom d’un refus de la mise en réserve des énergies humaines dans le courant spirituel franciscain qui exalte l’usage (usus) contre la détention (habitus). L’habitus de grâce fut combattu par ceux qui, à la suite de Pierre Lombard, privilégiaient plutôt l’union avec la personne divine. Cela nous a conduit à une analyse de la notion de personne au XIIIe siècle, que l’historiographie et le néo-thomisme ont trop considérée comme une évidence.
Pour aller au cœur de cette problématique de la contingence et de la personne, nous avons longuement examiné les débuts de l’anthropologie scolastique en analysant l’œuvre de Jean de La Rochelle, qui présente l’intérêt d’avoir écrit successivement deux traités sur l’âme, l’un vers 1233, quand il était encore maître ès arts, l’autre peu après son entrée dans l’ordre franciscain, vers 1235. En outre, le second, la Somme sur l’âme a servi de fondement à un livre entier de la somme collective rédigée sous l’autorité d’Alexandre de Halès, dont l’influence fut forte. Ces traités, qui ont été trop souvent été considérés comme de simples anthologies de Jean Damascène et d’Avicenne, proposent une vision radicalement neuve de l’anthropologie, en considérant trois instances, le principe d’animation physiologique (anima), la fonction intellective (spiritus) et la composition des deux. Ce troisième niveau gère notamment ce qui s’installa comme passions de l’âme, dont Jean de La Rochelle donna une description plutôt favorable. L’âme, à ce niveau, demeurait une substance, existant par soi. Nous avons insisté sur la richesse de cette représentation, installée pour longtemps, dans l’histoire de la pensée et la littérature.
De là, nous sommes passés à la description des passions selon Thomas d’Aquin, notamment à partir du traité sur ce sujet dans la Somme de théologie. Nous sommes particulièrement intéressés à la passion de colère, qui constitue aussi un péché et se trouve donc aux confins obscurs du corps et de l’âme. Dans la culture chrétienne, la colère est partiellement ambivalente : c’est à la fois un trait divin et pieux et l’objet de prohibitions. Un exposé de Luc Ferrier, à partir de ses transcriptions du commentaire sur Job par le dominicain Roland de Crémone (vers 1240) nous a permis de découvrir une description purement physiologique de la colère. Nous avons tenté de dresser la généalogie de la colère au Moyen Âge central, à partir des travaux de Barbara Rosenwein et de l’équipe qu’elle a rassemblée et à partir du traité de Guillaume de Saint-Thierry sur l’âme et le corps. Nous sommes parvenus au constat d’une tension insurmontable chez Thomas d’Aquin, pris entre la nécessité du zèle et la crainte d’un débordement de la volonté.
Le séminaire s’est déroulé en relation étroite avec le séminaire de groupe du Groupe d’Anthropologie Scolastique, qui a accueilli de nombreux travaux liés au thème du séminaire, notamment à l’occasion de la visite de Catherine König-Pralong (université de Lausanne). Gian Luca Potestà (université de Milan) a présenté au séminaire la première de ses conférences de directeur d’études invité, sur l’histoire de la figure de l’Antéchrist dans la longue durée.
Dernière mise à jour : 8 mai 2013


